Une carte tombée tête en bas ne signale pas un malheur : elle déplace l'accent du dessin, et beaucoup de lecteurs choisissent tout simplement de la remettre à l'endroit.
Non. Une carte inversée est une carte qui arrive tête en bas du côté de la personne qui lit, et dans la plupart des méthodes elle déplace l'accent du dessin au lieu de le transformer en menace. Un jeu complet compte 78 cartes, et aucune ne devient dangereuse parce qu'elle a pivoté pendant le mélange. Certaines des lignes les plus douces d'un tirage viennent de cartes retournées, et certaines des plus rudes de cartes bien droites.
Le mécanisme vaut d'être posé en premier, parce qu'il désamorce la question. Une carte ne peut arriver tête en bas que si une partie du paquet a été physiquement pivotée à un moment donné. Bats un jeu dont toutes les cartes regardent dans le même sens, coupe, bats encore : elles resteront droites indéfiniment. Les inversions apparaissent parce que quelqu'un a séparé le paquet et fait tourner une moitié, ou parce que les cartes ont été étalées face cachée puis brassées en rond sur la table.
Une carte retournée est donc la conséquence d'un geste, pas un message qui te vise. Un lecteur qui bat toujours son jeu dans le même sens n'en verra jamais une seule de sa vie. Un lecteur qui fait tourner les cartes sur le tapis peut en attendre à peu près la moitié. Personne n'a été désigné dans un cas comme dans l'autre, et c'est bon à garder en tête quand une carte réputée difficile tombe à l'envers et que la tentation est de lire une menace dans la position elle-même.
Un lecteur francophone se heurte vite à un détail matériel. Dans le Tarot de Marseille, les 56 arcanes mineurs, c'est-à-dire les cartes numérotées des quatre couleurs (bâtons, coupes, épées et deniers), sont dessinés de façon presque symétrique. Un cinq d'épées posé dans un sens ou dans l'autre se ressemble beaucoup, et il faut chercher un détail de gravure pour trancher. Dans les jeux inspirés du Rider-Waite, chaque carte mineure porte au contraire une petite scène avec un haut et un bas évidents.
Cette différence de fabrication explique en partie deux habitudes de lecture. L'inversion s'est répandue avec les jeux entièrement illustrés, tandis que la tradition marseillaise s'est longtemps lue à l'endroit seulement, en tirant le sens des cartes voisines et de leur ordre. Aucune des deux façons de faire n'est plus authentique que l'autre. Chacune s'accorde au jeu qu'elle a sous la main.
Il n'existe pas de règle unique, et la réponse honnête est que plusieurs conventions cohabitent. Voici les plus répandues :
Deux de ces lectures à peine tirent vers le sombre, et aucune n'annonce un désastre. Le choix de la convention compte d'ailleurs moins que la constance avec laquelle on s'y tient, car un tirage dont la règle change d'une carte à l'autre peut être amené à dire à peu près n'importe quoi.
L'argument le plus net contre l'idée d'une mauvaise nouvelle tient aux cartes que le retournement adoucit visiblement. La Tour, appelée la Maison Dieu dans les jeux marseillais, montre un édifice qui s'écroule d'un coup. Renversée, elle se lit souvent comme un effondrement traversé, retardé ou évité de justesse. Le dix d'épées est l'image la plus sombre de la plupart des jeux, et à l'envers on y voit couramment le pire déjà passé. Le Diable décrit un attachement dont on ne se défait pas, et retourné il devient volontiers le lien qui se desserre.
Le mouvement va aussi dans l'autre sens. Le dix de coupes à l'endroit dessine un foyer heureux, et renversé il peut désigner une maison qui paraît plus belle du dehors qu'elle ne se vit du dedans. Le Soleil à l'envers se lit fréquemment comme une clarté retardée, pas refusée. Droit et renversé ne sont donc pas deux catégories morales, ce sont les deux bouts d'une même idée, et le bout confortable change selon la carte que tu regardes.
Beaucoup de lecteurs, débutants comme chevronnés, travaillent uniquement à l'endroit, et ce choix se défend très bien. Leur argument est simple : 78 images portent déjà une amplitude de sens énorme, et ce qu'une inversion aurait apporté vient de deux autres sources, les cartes voisines et l'emplacement où la carte est tombée. Dans la plupart des tirages, chaque emplacement reçoit un rôle avant même que les cartes ne descendent, par exemple ce qui aide, ce qui gêne, ou ce que tu n'as pas encore vu. Une carte posée sur l'emplacement de l'obstacle fait déjà le travail que ferait une inversion de blocage, et ajouter les deux brouille souvent plus que cela n'éclaire.
La seule habitude vraiment à éviter est de changer la règle en cours de route. Décider que les inversions comptent seulement après qu'une carte gênante est sortie, ou remettre discrètement une carte droite parce que ce sens-là arrange mieux, vide l'exercice de son intérêt. La question se tranche avant de toucher le paquet. Pour commencer, un ordre de marche raisonnable ressemble à ceci :
Le tarot est une tradition d'interprétation. Les images sont anciennes, les sens qu'on leur prête sont abondamment documentés, et poser un tirage reste un bon moyen de sortir une question de sa tête pour la regarder étalée sur une table. Ce n'est pas un dispositif qui agit sur le monde, et rien dans la pratique ne permet d'annoncer un événement daté.
Une carte tête en bas n'a rien provoqué et ne t'engage à rien. Elle sert d'amorce, et la partie du processus qui change quelque chose est ce que tu décides de faire ensuite. Si quelqu'un t'affirme qu'une carte inversée garantit un malheur précis, et plus encore s'il propose de l'écarter contre paiement, il décrit une chose que cette tradition ne contient pas et n'a jamais contenue.


